La fleuve attitude d'Aimé Eyengue

L'écrivain, Aimé Eyengué est à l'origine de l'organisation des 60 ans de la littérature congolaise et du Salon du livre de Brazzaville. C'est l'homme de la Fleuvitude.

aimé eyengué c3876Aimé Eyengué
 
Vous avez publié un article intitulé « La Fleuvitude pour rafraîchir la Négritude ». Quel est le lien entre ces deux concepts ? En quoi le mouvement de la « Fleuvitude » est-il un rafraîchissement de celui de la « Négritude » ?
 
Qui dit fleuve... dit source... donc origine... La négritude est maintenant une certitude à laquelle les Noirs peuvent s'attacher tout en coulant comme le fleuve... en s'ouvrant à l'altérité, à leur environnement ou à d'autres identités culturelles, pour mieux cerner l'autre après avoir compris qui l'on est soi-même. J'ai fait de la pensée du poète portugais, ma pensée. Et, c'est aussi cela la Fleuvitude : « L'Universel, c'est le local moins les murs. » De même qu'un proverbe congolais dit : « La force du baobab est dans ses racines », d'autres diront : « Qui veut fleurir doit entretenir ses racines. » Aussi ma Fleuvitude loge plus que jamais dans cette pensée : « Si tu vois un fleuve, c'est qu'un arbre n'est pas loin. », parce que nous devons porter du fruit ensemble, comme on a toujours besoin les uns des autres. La Fleuvitude, c'est l'union. La Fleuvitude, c'est le partage, l'hospitalité, là où la Négritude a prôné la distinction dans la différence.
 
La « Fleuvitude » peut aussi être analysée comme la « fleuve attitude ». Quelle est l'importance du fleuve ? Quelles est sa valeur dans la Littérature ?
 
Le fleuve est source de vie et donne de la vitalité à la littérature et à la vie. Comme les sources et les rivières font des fleuves, les fleuves font des océans ; mieux, un fleuve peut en cacher un autre. N'oublions pas que « sans le Nil l'Egypte serait un désert ». Donc écrire, pour moi, c'est être libre comme le fleuve. Depuis la nuit des temps, le fleuve se jette toujours dans l'océan mais il ne le remplit jamais : là est tout le mystère de la vie.
 
Vous avez le mérite d'avoir donné un nom à une tendance qui s'observe pourtant depuis la naissance même de la littérature congolaise. Le concept de « Fleuvitude », que vous avez créé, est consacré dans votre dernier ouvrage paru en juin 2015 chez L'Harmattan, « Par les temps qui courent... ». Peut-on vous considérer comme le chef de file de ce mouvement ?
 
Nous faisons l'Histoire, c'est aux historiens de la raconter, devant le fleuve témoin. Mon seul mérite, si mérite il y a, c'est d'avoir nommé une tendance culturelle qui existe déjà sans dire son nom, comme vous le dites si bien. J'invite les curieux à se mêler de cette Fleuvitude, en faisant leur ce livre, pour que nous ayons matière à discussion en nous laissant tous porter par le courant de la Fleuvitude. Nous sommes dans le même bateau : la vie.
 
Ce mouvement est-il spécifiquement congolais ou dépasse-t-il les frontières congolaises ?
 
La Fleuvitude est universelle, d'autant plus qu'il y a des fleuves, des sources d'inspiration et des écrivains sur toute la terre habitée. C'est d'ailleurs ce que nous voudrions expliciter dans des séries de conférences, d'autant que les demandes de conférences fusent de partout. Nous avons ébauché cela à l'université Simon Fraser de Vancouver, lors de notre passage au Canada l'année dernière.
 
Vous êtes l'initiateur du Salon du livre de Brazzaville et il semblerait que le thème de la 3e édition n'ait pas été choisi au hasard ?
 
La charité bien ordonnée commence par soi-même. Brazzaville, et plus généralement, le Congo tient sa Fleuvitude du fleuve le plus profond sur terre. C'est ce que nous avons voulu donner à penser avec le thème « Le Fleuve Congo et Nous », qui s'est tenu en décembre dernier. Nous espérons d'autres occasions où des écrivains, des éditeurs, des libraires, des sponsors, des mécènes de tous les pays nous édifieront sur leur Fleuvitude respective, en allant du fleuve Saint-Laurent du Canada jusqu'à la Meuse, en passant par l'Amazone, le Nil ou le Mississipi, sans oublier le Sénégal ou le Gange... place à la Fleuvitude !
 
Vous avez eu l'idée, il y a plus de deux ans, de célébrer, en France et au Congo, les 60 ans de la littérature congolaise. Quelles sont les incidences de cette célébration ?
 
Bien évidemment, la dynamique a été suivie au-delà de nos attentes. D'autant plus que les célébrations de la littérature congolaise n'ont pas eu lieu qu'au Congo. C'est aussi cela la Fleuvitude : l'entre-soi sans l'enfermement ou le renfermement. Aujourd'hui les communautés littéraires congolaises sont plus visibles.
 
Nous avons une dynamisation de forums littéraires à Brazzaville et même en France, comme jamais auparavant. Tenez : le salon du livre de Brazzaville est une émanation de cette célébration également. Le premier ouvrage congolais en langue française, « Cœur d'Aryenne » de Jean Malonga, est maintenant disponible, plus de 60 ans après ! De même une anthologie littéraire qui a rassemblé plus de 20 auteurs, intitulée « Noces de Diamant », a été publiée fin 2015 chez Harmattan, sur la même célébration.
 
Propos recueillis par Liss Kihindou