Cameroun: la lutte contre le sida face aux difficultés de financement

Les ONG rencontrent d'énormes difficultés dans la lutte contre le virus du sida. Elles en appellent aux autorités et aux bonnes volontés.

Clarisse et son neveu Antoine arrivent à l'hôpital de la Cité Verte de Yaoundé le 28 novembre dernier. Un soleil éclatant éclaire les murs de l'hôpital en cette journée chaude. Dans ce bâtiment austère en béton, abîmé par les longues saisons des pluies, défilent chaque mois près de 10 000 patients infectés par le VIH, le virus à l'origine du sida.
 
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Ils viennent consulter leur médecin et chercher des antirétroviraux, ces médicaments qui ralentissent la progression de la maladie, mais qui doivent être pris à vie.
 
Dès l'aube, ils s'alignent dans une petite salle aux airs d'église, avec ses rangées de bancs en bois. Au mur, des affichettes de prévention défraîchies et une télévision qui diffuse des séries sud américaines. 25 des 35 millions de personnes atteintes du virus du VIH dans le monde vivent en Afrique subsaharienne et dans cette zone les difficultés de financement se multiplient. Phénomène que les ONG devraient une nouvelle fois de plus souligner à l'occasion de la Journée mondiale du sida.
 
Tiroirs
 
Edwige Bemessoungoun vit à Balamba localité situé au nord de la ville de Yaoundé. Discrète avec son foulard sur les cheveux et sa silhouette fine amaigrie par la maladie, cette mère d'un petit garçon, heureusement non porteur de la maladie, vient à l'hôpital chaque mois dans le centre ville. Les antirétroviraux sont gratuits, mais le transport absorbe chaque fois le peu d'argent qu'elle se fait soit près de 3000 CFA aller et retour. Alors que son emploi en tant que cultivatrice dans les plantations de personnes qui acceptent de lui faire confiance malgré son état lui rapporte de 5 000 à 7 000 CFA par semaine. Il y a bien un hôpital plus proche de chez elle mais, ici, elle est sûre de recevoir ses médicaments.
 
Au Cameroun, les dépenses de santé représentent seulement 8 % du budget de l'Etat, ce qui ne suffit pas à acheter des médicaments en quantité suffisante. « Nous sommes très loin de la promesse faite lors de la conférence d'Abuja , en 2001, d'y consacrer 15 % de notre budget d'ici à 2015 », reconnaît André Mama Fouda, le ministre camerounais de la Santé publique. Alors que le pays célèbre les 34 ans de pouvoir du président Paul Biya, il doit faire les fonds de tiroirs pour trouver de quoi payer les antirétroviraux jusqu'à la fin de l'année. Dans le pays, environ 560 000 personnes vivent avec le VIH sur une population de plus de 20 millions d'habitants et la file de patients ne cesse de s'allonger avec 40 000 nouvelles infections en 2012. Moins de la moitié des patients éligibles sont traités.
 
L'aide extérieure
 
En 2013 le ministre de la santé se félicitait du près de 2,5 millions de dollars que La Banque Mondiale avait accordé au Cameroun pour financer un mois de traitement du virus. Appelé à la rescousse, le Fonds mondial, le premier bailleur du Cameroun avait de son côté, promis de débloquer 10 millions de dollars pour boucler l'année, ainsi que 20 millions de dollars en 2014.
 
En 2013, l'aide internationale représentait ainsi plus de la moitié des 40 millions de dollars consacrés à la prise en charge des personnes porteuses du VIH au Cameroun.
 
« J'ai découvert que j'étais séropositive lors d'une consultation prénatale. Je ne m'y attendais pas. Mon mari est décédé dans un accident du travail, j'étais enceinte de deux mois, je n'ai pas eu le temps de lui en parler, » confie Chanceline, 30 ans patiente à l'hôpital du district de la Cité verte. Vêtue d'une robe jaune, elle tient sa petite Abigaëlle , 3 mois, blottie contre elle. Sa préoccupation : réunir suffisamment d'argent pour financer le test de charge virale (qui mesure la quantité de virus dans le sang) qui permettra d'ajuster son traitement. Le prix : 16 000 CFA, est hors de portée de la plupart des patients. La majorité d'entre eux gagnant moins de 30 000 CFA par mois. Comme Edwige et Chanceline, de nombreuses femmes font face, seules, à la maladie qui reste un tabou et un motif fréquent de divorce.
 
Mécanismes
 
Pour résoudre les problèmes de budget, les Etats et les ONG tentent de trouver de nouvelles sources de financement. C'est le cas d'Unitaid, créée à l'initiative du gouvernement français en 2006 et financée aux deux tiers par une taxe sur les billets d'avion (de 1 à 40 euros pas vol selon la distance et la classe). Au Cameroun, Unitaid a financé des projets à hauteur de 20 millions de dollars mais, face à l'ampleur du problème, l'ONG encourage maintenant l'Etat à prendre ses responsabilités. « Pourquoi ne pas mettre en place une taxe sur les industries extractives pour financer un fonds d'achat pour les antirétroviraux ? » suggère Philippe Douste-Blazy, président d'Unitaid, au ministre de la Santé, lors d'une audience en petit comité. L'ancien ministre français des Affaires étrangères s'est déplacé au Cameroun pour essayer de convaincre de prendre l'argent là où il est : dans les gigantesques gisements de fer, de bauxite et de nickel du pays. « Il faut des mécanismes de financement innovants », insiste-t-il. Le ministre de la Santé élude : « C'est un sujet très sensible. »
 
En coulisses, tous les bailleurs soulignent la difficulté d'obtenir des engagements compte tenu du contexte politique. L'ONG Transparency International, qui publie chaque année un indice de perception de la corruption, estime que les détournements de fonds et de médicaments sont monnaie courante dans les hôpitaux et jusqu'au plus haut niveau. L'on se souvient tous que c'est pour cette raison que l'ex ministre de la Santé publique, Urbain Olanguena Awono, avait été condamné à vingt ans d'emprisonnement.
 
Des antirétroviraux locaux
 
Pour pallier aux difficultés d'accès aux médicaments par les patients une entreprise de fabrication des antirétroviraux a été mise sur pied.
 
Malgré les campagnes de sensibilisation et de prévention sur le SIDA, la pandémie continue de faire des ravages au Cameroun. Les statistiques de l'Organisation des Nations-Unies pour la lutte contre le Sida (ONUSIDA) montrent que 5,5 % des adultes de 15 à 49 ans, soit 510.000 personnes, seraient contaminés par le virus au Cameroun, sur une population totale de plus de 20 millions d'habitants. Selon les chiffres du plan stratégique de lutte contre le SIDA, le pays a enregistré environ 60.000 nouvelles infections et 33.000 décès liés à la maladie.
 
La prise en charge des personnes vivant avec le VIH/SIDA constitue un axe majeur de la politique sanitaire de l'Etat camerounais soutenu par ses partenaires internationaux. Pour 2010 par exemple, selon les chiffres du Comité national de lutte contre le SIDA (CNLS), le Cameroun a dépensé quelque 490,9 millions de francs CFA (environ un million de dollars) pour l'accès aux traitements et soins en faveur des enfants et adultes vivant avec le VIH/SIDA. Face aux dépenses considérables consacrées à l'achat des médicaments pour soigner les malades du SIDA, un nouvel espoir est venu de Douala, la capitale économique du Cameroun, où il existe un laboratoire de la Compagnie industrielle pharmaceutique (Cinpharm). La Cinpharm qui fabrique, des médicaments génériques parmi lesquels les antirétroviraux (ARV) à des prix coûtant de 30 à 40 % moins chers et d'égale qualité que ceux disponibles actuellement sur le marché national. L'implantation de ce laboratoire pharmaceutique n'est pas seulement une aubaine pour le gouvernement camerounais qui pourra réaliser de substantielles économies dans l'acquisition des ARV. Mais, les malades du SIDA se sentiront aussi soulagés.
 
Ligne
 
Selon son fondateur, Célestin Tawamba, le coût global des investissements mobilisés pour l'implantation du laboratoire, s'élève à quelque 11 milliards FCFA (environ 22,9 millions de dollars). « Le gouvernement ne subventionne que les antirétroviraux de première ligne et de deuxième ligne. Les ARV de troisième ligne ne sont pas encore subventionnés et coûtent extrêmement chers. Les malades qui sont sous ARV de troisième ligne doivent se prendre en charge eux-mêmes», a expliqué à IPS, Hilarion Fortuné Manga, président du comité directoire du Réseau des associations des personnes affectées ou infectées par le VIH au Cameroun (Rapaic).
 
Pour les malades du SIDA sous ARV de troisième ligne, la fabrication de ces ARV au Cameroun sera un soulagement car la plupart des personnes qui ont développé une résistance aux ARV de deuxième ligne doivent souvent être évacuées vers l'Occident pour le traitement aux ARV de troisième ligne.
 
Comme les ARV de première ligne et de deuxième ligne sont gratuits pour les malades depuis 2007 au Cameroun, les ARV de troisième ligne seront également subventionnés dès qu'ils seront disponibles au laboratoire du Cinpharm, affirme Dr Ibilié Abessouguié, secrétaire exécutif du CNLS. Selon les spécialistes, il devient urgent pour le gouvernement et ses partenaires d'acquérir les ARV à des prix plus abordables par rapport au nombre de malades en constante progression.
 
Le Raipac exprime toutefois quelques inquiétudes par rapport aux ARV qui seront produits par la Cinpharm. «Est-on vraiment sûr que ces génériques seront certifiés et de bonne qualité? En outre, est-ce certain qu'ils seront moins chers ? Car si les comprimés sont fabriqués à 10 FCFA par exemple et sont taxés à 20 FCFA, ils reviendront chers. Donc, il faut accorder des facilités fiscales à cette compagnie,» explique le président du Raipac.
 
Trafics
 
Ses inquiétudes ont trouvé leurs réponses le jour de l'inauguration du laboratoire. « On est assuré que Cinpharm pourra fabriquer des médicaments de haute qualité qui répondent aux normes internationales, » a affirmé à IPS, Markus Geibel, représentant de la société allemande d'investissement et de développement (DEG), un des partenaires financiers du laboratoire. Pour sa part, le ministre de la Santé publique, André Mama Fouda, a exprimé le soutien du gouvernement camerounais à cette initiative du Cinpharm. « Plus la chaîne de distribution des médicaments est courte, moins il y a des risques de trafics,» avait-il déclaré notamment le jour de l'inauguration du laboratoire.
 
Mais, les patients soulèvent une autre inquiétude : la mise sous ARV nécessite au préalable la réalisation d'un bilan thérapeutique pour les malades. Ce bilan est facturé à 3.000 FCFA au patient qui sera remboursé plus tard par le gouvernement. Tous les patients n'ont pas toujours cette somme à payer, souligne Manga, indiquant, par ailleurs, qu'il est parfois demandé à certains patients de débourser 14 800 FCFA au lieu de 3.000 FCFA. Ce qui complique davantage la situation. « Je ne sais pas pourquoi ils le font, mais nous avons reçu les plaintes de certains malades et nous avons déjà attiré l'attention des autorités là-dessus, et nous sommes en train de mener nos enquêtes», ajoute le président du Raipac.