Coup d'Etat au Burundi : "Nkurunziza n'a pas gagné."

Le politologue congolais revient sur la crise au Burundi. Il fait un parallèle avec la situation de certains pays de la région des grands Lacs.

 

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Quelle lecture faites-⁠vous de ce qui passe au Burundi ?

Il faut situer cela sur l'ensemble de l'espace régional. La crise du Burundi aujourd'hui, est symptomatique d'une situation d'équilibre précaire que connaît la région des grands Lacs. Et cet équilibre précaire vient du fait que la région des grands Lacs est l'une des régions africaines la plus militarisée et où les réformes politiques institutionnelles sont les plus difficiles à obtenir.

Quand vous regardez bien tous les pouvoirs dans la sous-région, ils sont d'origine militaire et se normalisent par des élections. Et les partis politiques qui sont leaders dans cette région, sont des mouvements politico-militaires et c'est ce qui fait qu'il y ait un certain mélange de vérités historiques dans le corps politique de la sous-région. Il y a le sentiment, pour certains, qu'ils ont gagné militairement le pouvoir et qu'ils doivent le conserver. Et, ils considèrent le pouvoir comme une sorte de récompense qu'ils méritent et qu'on devrait le leur reconnaître.

Et vous verrez que dans tous ces régimes, on subordonne toute sorte de volonté ou objectif de paix à un autre objectif d'irrespect de forces ayant engendré cette paix. C'est-à-dire, l'équilibre de force qui a prévalu à l'origine et a peut-être fait émerger un processus politique demeure. Les élections à ce moment-là, prennent une forme militaire plutôt que politique. Les élections ne sont plus un temps de normalisation politique, de compétitivité loyale. Elles deviennent un temps de compétition rivale. Donc, ce n'est pas la Société que l'on construit. On ne veut pas voir le meilleur l'emporter. Mais, on veut que les élections confirment les prétentions des uns et des autres. L'ambition prend le dessus sur la règle.

Que vous inspire le coup d'Etat manqué au Burundi ?

Le coup d'Etat au Burundi veut tout simplement dire une sorte de volonté de cette classe militaro-politique de vouloir sauver le régime. Cela ne signifie pas nécessairement que c'est un coup d'Etat qui vient pour évoquer un ordre politique quelconque, mais qui veut sauver la mise. Comme un des membres du club s'entête et est désapprouvé par le peuple, il faut peut-être trouver la confiance du peuple et partir ensemble.

Il y a le feu parce que la population ne veut pas du troisième mandat. Le problème qui se pose est : comment le coup d'Etat allait-il à la fois faire respecter la Constitution et l'Accord d'Arusha ? Le danger n'était pas le coup d'Etat en soi. Mais, la réaction, comme on l'a vu, des fidèles de Nkurunziza qui a déjà fait des milices et un Nkurunziza qui se trouvait lui-même à l'extérieur du pays, qui n'avait pas été arrêté par les putschistes et avait la possibilité de relancer la guerre à partir de l'extérieur.

C'est dans ce sens que le président tanzanien a dit que le coup d'Etat ne résolvait pas le problème. Parce que Nkurunziza n'était pas arrêté, neutralisé ni désapprouvé.

Au contraire, les gens l'ont soutenu et c'est un pouvoir estimé encore légitime comme les USA l'ont reconnu. Et sur la base de cette légitimité, il pouvait faire appel à la désobéissance et relancer un mouvement rebelle. Et puis, le coup d'Etat pour respecter la Constitution, il faudrait recommencer tout le processus électoral, ce que certains, comme les Français, n'estimaient pas appréciable. Parce qu'ils pensent qu'il faut continuer le cycle plutôt que de le commencer.

Pensez-vous que l'échec du putsch est une occasion pour Nkuruziza de faire un forcing ?

Je ne vois pas de vainqueur, ni de vaincu dans ce putsch. Cependant, le putsch aura été un message très fort qui a mis en confiance le peuple burundais et qui a contenté beaucoup d'Africains. La manière dont la communauté internationale a réagi, a certainement conféré une certaine légitimité à ce putsch. Les gens ont compris que c'est comme cela qu'il faut agir. Je ne pense pas qu'on pourrait arrêter cela.

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Je crois que Nkurunziza commettrait une grave erreur de penser qu'il a gagné. Il n'a pas gagné. Il est plutôt affaibli. Parce qu'il n'a pas été en mesure de s'imposer pendant tous ces jours de folie. Il n'avait pas de message. Il n'a même pas osé faire un appel au peuple et n'a même pas pu contrôler la radio nationale. Ces gens ne se sont pas adressés aux populations. C'est cela même le fond de la légitimité.

Il sait que le fait que les putschistes n'ont pas été soutenus par la communauté internationale, a affaibli aussi leur élan.

Cela a peut-être réussi en Centrafrique. Parce qu'il y avait des pays voisins, dont le Tchad, qui soutenaient le mouvement. Mais, ces putschistes-là au Burundi, ils n'ont reçu aucun soutien de la region, ni du monde.

En quoi la situation au Burundi est-elle comparable à celle de la République démocratique du Congo ?

La RDC et le Burundi ont en commun les éléments de la sociologie, de l'espace politique régional. En commun, les éléments qui nous équilibrent à l'intérieur du pays, sont des éléments hybrides. Vous n'avez pas un consensus politique clair et il y a une logique de rapports de forces dominants qui se manifestent à travers-même les comportements des partis politiques. A partir du moment où, comme en RDC, nous avons des entités sous forme de blocs politico-militaires qui étaient obligés de se transformer en partis politiques et qui ont pris le contrôle de l'Etat. On a eu une armée dont les états-majors étaient partagés entre le gouvernement, le MLC et le RCD.

On a partagé les responsabilités de l'Etat. Et à partir du moment où l'Etat a été privatisé et militarisé à ce point, je crois qu'il faut attendre longtemps. Il faut beaucoup d'efforts, de pédagogie pour que les gens sortent de cet esprit militarisé. On a militarisé et institutionnalisé les rapports de forces militaires. L'armée et la politique, à un moment, se sont confondues dans le leadership de la nation.

A ce moment, ce qui compte c'est le rapport de forces. Ce n'est pas la force du peuple. Parce que le peuple qui adhère à ce parti, n'est pas pris en compte. Il y adhère seulement, pour des raisons d'esthétique politique pour que l'on dise que se sont des partis politiques qui gouvernent. Mais, ces partis politiques n'ont pas d'idéologie, ni de valeur, encore moins, de vie de partis politiques. Ils n'ont que la vie de l'Etat. Ils gèrent et font fonctionner l'Etat. Et, l'armée elle-même ne fonctionne pas comme une entité ni un corps destiné à la défense des valeurs qui n'existent plus. Parce que l'Etat est partagé et n'existe même pas, l'armée est au service des intérêts des chefs de factions plutôt que des partis politiques. On est retourné à cette logique-là et c'est cela le front commun.

Ce sont des crises politiques qui nous structurent. Les régimes politiques du Rwanda, Burundi, de l'Ouganda ou de la RDC, ce sont des régimes qui font tout pour que la crise n'explose pas. Ce sont des régimes qui n'ont pas vaincu la crise et n'ont pas trouvé les solutions à la crise. Mais, on a essayé de faire une sorte de colmatage et on travaille à reporter l'explosion.

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La RDC est allée à Sun city où elle a conclu l'Accord global inclusif. Aussitôt qu'un parti a gagné, on l'a oublié. Parce qu'on a vu en 2011, on a fait une CENI où la société civile était exclue. Et les gens de la société civile ne dirigent pas les Institutions au nom des gens qui sont au pouvoir. Mais, chez nous, la pratique veut que le président de la CENI soit désigné par le président de la République.

Alors, au Burundi comme en RDC, on parle de mandats et de constitutions. Le mandat au Burundi était pratiquement bien verrouillé par l'Accord d'Arusha mais, la Constitution a été écrite pour permettre de sortir de la logique de l'Accord.

La RDC a eu un consensus à Sun City qui a fait verrouiller certaines parties de la Constitution et l'a rendu rigide. Notre problème c'est comment faire sauter cette partie ou comment changer la Constitution ? Là où les Burundais sont bloqués par l'Accord de paix, nous, cet accord nous l'avons déjà mis au hangar.

Propos recueillis par Stanislas Ntambwe à Kinshasa