Docteur Aubin Thon, l'école en Afrique une fabrique de chômeurs ?

Le chercheur et expert togolais en éducation fait une analyse sur les systèmes éducatifs en Afrique. Ils ne seraient pas adaptés aux besoins du continent.

tg dr aubin 66d1dDocteur Aubin Thon

Docteur Aubin Thon, en tant qu'un expert en matière de l'éducation, quelle observation faite vous du système éducatif africain en général et en Afrique francophone en particulier ?

Le constat est simple. Si depuis toutes ces années, l'Afrique stagne alors que l'éducation se révèle de jour en jour comme un outil essentiel au développement, il me paraît facile de comprendre que le système éducatif de l'Afrique n'est pas en adéquation avec les besoins réels et les axes de développement du continent. Il va sans dire que quand l'on parle de l'éducation, cela ne se résume pas uniquement aux bancs et aux salles de classe. Et que l'on prenne le problème d'un côté ou de l'autre, bien qu'un crédit minimum soit accordé à l'actif de l'impact de l'éducation, il est clair que l'Afrique a besoin d'un système d'éducation réfléchi et propre à elle.


Partout en Afrique, on s'interroge sur l'efficacité des réformes du système éducatif qui semblent ne pas apporter de réponse au chômage des jeunes. Comment en finir avec cette tragédie qui ressemble de plus en plus à une fatalité ?

On ne pourra effectivement guérir une maladie que si elle est bien identifiée. Nous parlons de réformes sans pour autant chercher à savoir les axes de développement appropriés à notre continent. Les reformes dont a besoin l'Afrique ne sont pas les réadaptations des reformes de l'Occident. Ce sont des reformes éducatives qui doivent prendre en compte nos valeurs, nos cultures, nos besoins et disponibilités afin qu'elles puissent servir aux fins auxquelles elles seront faites.

Comment pourrons-nous mettre fin au chômage si toutes les énergies sont orientées vers une éducation non appliquée qui oriente les apprenants vers l'acquisition des diplômes, uniquement ? S'éduquer selon moi, c'est s'informer, se former et former pour ne pas dire produire. Et si l'un de ces trois constituants manque, le but de l'éducation servie est raté et donc dérisoire.

Comment s'y prendre ?

Il faut d'abord commencer par une étude de l'évolution de la société africaine, en prenant en considération nos histoires, nos valeurs et nos coutumes, nos disponibilités et aussi l'évolution du monde pour comprendre comment l'Africain peut obtenir le même résultat que l'Américain par exemple, en utilisant ses propres aptitudes, outils et opportunités.

Ensuite, il serait indispensable de développer un système éducatif capable de suivre l'évolution de la société africaine et permettre à l'apprenant africain d'optimiser ses talents et de se rendre compétitif sur le plan international. Ce système d'éducation, outil de développement, doit être enfin fragmenté en séries et en étapes et assigné à différents groupes d'âges, différentes aspirations et différentes vocations avec une vision unique : celle d'informer, de former et de produire pour développer nos sociétés.

 

Quelles dispositions les dirigeants africains devraient-ils prendre afin d'éviter la fabrique de chômeurs par l'école ?

Les dirigeants africains doivent êtres des visionnaires. Des hommes qui planifient non seulement pour la génération actuelle, mais celle à venir également. Ces dirigeants doivent apprendre à collecter, à analyser et à prévoir pour leur génération et celle à venir.

Aujourd'hui, le système éducatif africain doit être réinventé. Certes, nous pourrons nous inspirer des valeurs des systèmes déjà fonctionnels, mais nous ne devons guère oublier la particularité de l'Afrique et des Africains. L'espoir de l'Afrique est qu'elle regorge aujourd'hui de beaucoup de fils et filles qui ont fini d'analyser et d'évaluer les systèmes éducatifs des pays qui marchent. Ces Africains doivent obligatoirement être associés aux experts du continent, au corps enseignant évidemment, et aux dirigeants pour concevoir un système éducatif apte à porter l'Afrique à un rang respectable dans le monde.

 

A propos justement des enseignants, ils sont des acteurs clés de l'éducation. Or, dans de nombreux pays, leur statut et leurs conditions de travail constituent un frein au développement de l'éducation. Comment améliorer leur sort ?

L'enseignement est un art et pour qu'un artiste réponde convenablement, il a besoin d'inspiration. Or, les conditions de nos enseignants ne leur permettent pas de jouer leurs partitions dans la formation de notre relève.

Ainsi tient la craie quiconque est à la quête du pain quotidien et non quiconque en a la vocation. Les méritants de la craie ne la tiennent que pour satisfaire leurs besoins et non pour peindre le meilleur art de leur mission.

La réponse à la question est très simple : Que les conditions des enseignants soient revues et améliorées, que les outils dont les enseignants ont besoin pour produire les meilleurs piliers de développement soient mis à leur disposition. Que les accompagnements techniques et psychologiques dont a besoin le métier soient disponibles et que les mérites des éduqués soient mis en valeur et à profit pour que l'éducation puisse réellement servir de base de développement surtout en Afrique.

Propos recueillis par Lambert Atisso à Lomé