Maître Bhongo-Mavoungou: le groupe Bolloré à l'origine de la vie chère au Gabon

Un collectif de consommateurs accuse le groupe Bolloré d'être à l'origine de la vie chère au Gabon. Entretien avec maître Bhongo-Mavoungou, avocat du collectif.

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Votre collectif s'attaque à la convention de la gestion des ports signée en 2007 entre l'Etat gabonais et le groupe Bolloré Africa Logistics. Que reprochez-vous à cette convention ?

Cette convention qui confère un monopole à STCG, filiale du Groupe Bolloré Africa Logistic, a été passée de gré à gré, alors que l'article 6 de la loi 5/89 sur la concurrence au Gabon qui reprend les prescriptions de l'article 47 de la Constitution prévoit que « Toute attribution d'un monopole fait l'objet d'un texte législatif. »
 
De plus, en vertu du décret n° 1140/PR du 18 décembre 2002, portant code des marchés publics, la délégation de services publics par un office - c'est l'OPRAG, Office des Ports et Rades du Gabon qui a vu sa mission de service publique confiée à la filiale du groupe Bolloré - se doit d'obéir à la procédure d'appel d'offre, c'est-à-dire, de la mise en concurrence, instituée à l'article 46.
 
Et cette disposition précise que le gré-à-gré ne peut être admis que pour des situations extrêmement urgentes, lorsque le bénéficiaire de la concession est le seul opérateur économique qui jouit de l'expertise ou d'un brevet permettant la réalisation de cette mission de service public. Or, Bolloré ne peut être le seul opérateur portuaire dans le monde. La violation des lois gabonaises est donc criarde.
 

Cette convention a été signée par les autorités compétentes de votre pays qui savaient ce qu'elles faisaient. S'il y a eu anomalies, ne devriez-vous pas plutôt vous retourner contre les responsables gabonais de l'époque ?

L'action a été initiée contre l'Etat gabonais et l'entreprise Bolloré, tous deux signataires. Les signatures apposées pour la partie gabonaise l'ont été pour le compte de l'Etat gabonais. Notre objectif est l'annulation de ce contrat, pour une reprise en mains de notre port et ainsi, la maîtrise des coûts y relatifs, afin de soulager la misère des populations : des actions contre les personnes ne nous permettront pas d'aboutir à cette fin.


Ce n'est pas la première démarche de votre collectif. Vous avez déjà été débouté par l'Organisation de coopération et de développement économique - OCDE. Ne craignez-vous pas que cette nouvelle plainte n'aboutisse pas non plus ?

L'OCDE a manifestement entendu protéger Bolloré qui a un poids certain dans l'économie française.

En effet, la décision de l'OCDE déclare irrecevable notre requête, au motif pris de ce que nous n'aurions pas indiqué le nom de la partie adverse, ainsi que son adresse. Il se trouve que bien au contraire, notre plainte renfermait toutes ces indications.
 
Pour preuve, le courrier dans lequel cet organisme nous notifiait sa décision, nous informait de ce qu'elle procèderait également à sa signification au groupe Bolloré... Bien curieux ! Comment l'OCDE a-t-elle pu alors imaginer qu'il s'agissait du Groupe Bolloré, puisque pour elle, nous n'avions pas donné d'indication sur l'identité de la partie adverse ?

En réalité, l'organe qui a délibéré est le démembrement français de l'OCDE, appelé Point de Contact, présidé et composé essentiellement de fonctionnaires du ministère français de l'Economie. Cet organe siège...... à Bercy. En usant de subterfuges pour rejeter notre action, n'a-t-on pas plutôt voulu protéger cette multinationale dont l'activité au Gabon participe à un très haut niveau dans le bénéfice que réalise ce groupe ?

Nous sommes confiants quant à l'indépendance du Conseil d'Etat gabonais qui, chaque fois que l'Etat gabonais s'est fourvoyé, a annulé l'acte litigieux. Il s'agit de règles claires qui ne sauraient recevoir plusieurs interprétations. Nous gardons donc intactes, toutes nos chances de succès.


La Société des terminaux des conteneurs du Gabon - STCG, une filiale du groupe Bolloré, a fait une remise de 40 % sur ses prestations portuaires. Cela devrait plutôt vous réjouir. Mais c'est tout le contraire, votre attitude est paradoxale.

Cela nous réjouit en ce que cette décision nous donne raison. C'est bien la preuve de ce que pendant très longtemps, Bolloré a exagéré ses tarifs d'au moins 40 %...

Cette décision vient donc, plutôt que de nous pousser à renoncer, fortifier notre détermination. Pour nous, ce marché de dupes doit prendre fin. Si Bolloré concède rapidement 40 %, vous conviendrez avec nous qu'elle s'est encore réservée une marge confortable, une société étant créée pour réaliser des bénéfices.
Les multinationales n'ont que trop exploité la misère des populations africaines et des Gabonais, en particulier.
 
Elles doivent comprendre que les Africains se sont réveillés et que le paradigme doit évoluer vers une justice sociale basée sur des relations commerciales saines. Et, heureusement, le Droit est notre rempart.
 

Le groupe Bolloré Africa Logistics n'est pas le seul opérateur économique dans la chaîne de prix d'une marchandise. Pourquoi vous ne vous en prenez pas aux grossistes et aux détaillants qui dans les quartiers se font de bonnes marges ?

Ces grossistes et détaillants se ravitaillent auprès d'importateurs. Or, le Gabon importe 92 % de ses biens de production et de consommation. Et 90 % de ces importations transitent par le port d'Owendo. Dès cet instant, le coût des prestations portuaires intervient à titre principal dans le prix de revient des marchandises.

Dans ce cas, les importateurs ne font que répercuter sur les prix, le coût extrêmement élevé de ces prestations portuaires. En fin de course, c'est le consommateur gabonais qui en pâtit et qui voit sa misère augmenter.
 
 
gb port owendo e0070Une vue du port d'Owendo - Libreville
 
Bolloré gère également le port voisin de Douala. Savez-vous que ses tarifs y sont deux fois moins élevés que ceux appliqués au Gabon, les populations camerounaises estimant aussi que Bolloré fait dans l'abus de position dominante ?

A plusieurs reprises, le gouvernement, pensant que le problème se posait au niveau des taxes douanières, a entrepris des exonérations.... Cela n'a eu aucune incidence majeure sur le niveau des prix, car ces coûts ne représentent que le dixième des coûts d'importation.

Bolloré est en situation de monopole, et elle n'a cessé d'en abuser, avec la complicité des autorités de régulation qui n'ont jamais joué le rôle que leur a confié la convention de concession. Dans ces conditions, il appartient aux organisation non gouvernementales de dénoncer ces collusions et de défendre les intérêts des populations pas toujours au fait de leurs droits.


Pourquoi faites-vous de votre combat contre Bolloré une affaire de souveraineté nationale ?'

L'importance du port dans l'économie de notre pays nous fait dire que sa maîtrise est une question de souveraineté nationale.

Pour nous, les privatisations insufflées, pour ne pas dire ordonnées, par le FMI et la Banque Mondiale, dans le cadre des programmes d'ajustement structurel, n'ont été qu'une stratégie pour créer des débouchés aux multinationales occidentales. Or, les secteurs qui ont été privatisés entraient dans le cadre des missions de service public. Du coup, des pans entiers de nos économies se retrouvent entre les mains des puissances étrangères via leurs multinationales. Et elles dictent leur loi sur les prix, et donc sur le bien-vivre des Gabonais notamment.

Imaginez que nous n'ayons pas initié ces actions : Bolloré aurait continué à dicter sa loi, à augmenter ses tarifs, et de moins en moins de Gabonais auraient eu la possibilité de se nourrir. Ce serait la porte ouverte au soulèvement populaire.

Nous ne devons pas laisser un secteur aussi stratégique entre les mains des multinationales étrangères. Si la gestion de l'OPRAG avait été décriée à juste titre, la solution ne résidait pas dans la mise en concession, mais plutôt dans la restructuration profonde de cet Office et la nomination de personnes compétentes pour la diriger. Et notre pays regorge de cadres capables de gérer convenablement nos entreprises publiques.
L'Afrique ne pourra jamais se développer si elle n'est pas maître de son économie.
 
Propos recueillis par Kim Mayika à Paris
 
L'Association jeunesse sans frontières, S.O.S Consommateurs et Time sont les trois associations gabonaises qui souhaitent la résiliation de la convention passée en 2007 entre le Gabon et le groupe français Bolloré.