Dr Raoul Tayo: «il ne faut pas prendre au sérieux le discours martial des politiques dans la guerre contre Boko Haram»

Spécialiste en question de défense et de sécurité, Dr Raoul Sumo Tayo analyse la résurgence des attaques terroristes à l’extrême nord Cameroun. Entretien.

Le mois de juin a été particulièrement sanglant à l'extrême nord du pays, la région a enregistré une quinzaine d'attaques attribuées au groupe terroriste Boko Haram avec plus de 20 décès. Qu'est ce qui explique cette résurgence d'attaques ?
C'est peut-être un truisme de le rappeler, nous sommes en guerre ! Et celle-ci n'est pas l'action d'une force active sur une masse inerte. Du coup, toute action des armées de la sous-région appelle des réactions de l'ennemi. C'est ce que le sociologue allemand Georg Simmel appelle principe d'interaction ou «action réciproque». 

Cette situation s'explique également par la situation de déséquilibre capacitaire en défaveur de la secte islamiste qui, dès lors se voit obligée de développer une stratégie du faible au fort. Ceci est d'autant plus facile que l'utilisation d'une bombe nécessite un nombre restreint d'opérateur pour provoquer des dégâts d'une très grande ampleur. De plus, le recours aux attentats suicides tient également de la banalisation de la fabrication de substances explosives, de leur disponibilité facile, la large diffusion des techniques de fabrication, le faible coût de ces techniques et la facilité d'utilisation.

Dans un contexte où Boko Haram peut difficilement mener des attaques frontales contre les positions des forces camerounaises, le recours au mode d'action des attentats suicide a une finalité purement stratégique. Enfin, ces attentats quasi-quotidiens sont la preuve des limites de l'approche essentiellement militaire du conflit. Nous sommes en plein dans ce que Bertrand Badie appelle « l'impuissance de la puissance ».

 

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Ces attaques semblent pour la plupart être concentrées désormais dans la localité de Kolofata. Quelle est la particularité de cette zone ?
C'est une zone qui est située à l'extrême périphérie de la nation. Dans l'arrondissement de Kolofata, de nombreuses localités sont séparées du Nigeria par une rue, un couloir ou une rivière. Amchidé, par exemple, fait face à la localité nigériane de Banki. Les deux villes mitoyennes ont d'ailleurs un marché commun situé sur la frontière internationale. Si par le passé la frontière était matérialisée au niveau du marché par un simple bambou, la démarcation de la frontière Cameroun-Nigeria a été marquée par l'implantation d'une borne frontière à Amchidé. L'on retrouve des populations identiques le long de cette section de la frontière Cameroun-Nigeria, notamment les Kanouri ou Bornouans, les Arabes Shuwa et les Matakam principalement. La frontière n'est pas venue à bout des solidarités ethniques.

Du coup, Boko Haram, qui était au départ une insurrection interne au Nigeria a usé de cette configuration de l'espace géopolitique, anthropolo-sociologique et socio-économique de son voisinage immédiat. Christian Seignobos a montré que les appuis de la secte islamiste en territoire camerounais se situent dans le canton bournouan de Kolofata, au sein de la diaspora locale appelée «sirata» et auprès des communautés alliées Mandara, anciens satellite du Borno.

Les autorités camerounaises déclaraient il y a encore quelques mois que Boko Haram livraient ses dernières batailles à l'extrême nord. Ont-ils minimisé l'ampleur du phénomène ?
Une telle affirmation relève justement d'une mauvaise évaluation de la situation, d'un déficit de capacité d'analyse ou, de la démagogie. La réaction sociétale est très souvent conditionnée par celle des dirigeants. Du coup, le propos des autorités peut affecter la résilience de la nation. Mais vous savez, il ne faut pas prendre au sérieux le discours martial, la rhétorique sémantique guerrière des politiques sur cette guerre.

Le président tchadien Idriss Deby Itno menace de quitter le front d'ici la fin de l'année, à cause de l'absence de financement. Quel peut être l'impact d'une telle décision pour le Cameroun dans la lutte contre Boko Haram ?
Il est clair que seule la coopération sous-régionale peut permettre de venir à bout de la menace Boko Haram. Jusqu'ici, le rôle joué par le Tchad est incontestable et l'impact de sa manœuvre au Nigeria n'est plus à démontrer. Je crois, pour ma part, que la menace de retrait du Tchad ne concerne pas la force multinationale mixte. D'ailleurs, le découpage de cette force en secteurs fait que le Tchad ne s'occupe que de son territoire.
De plus, le Tchad ne peut pas se permettre le luxe de baisser les bras face à Boko Haram. Plus que ses autres voisins, le pays est menacé dans son existence, lui dont la capitale se trouve à un jet de pierre du sanctuaire nigérian de Boko Haram.